Apprentissage du français écrit : mythes et réalités

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Depuis plusieurs années, l’encre coule à flots au sujet de la qualité du français dans toute la francophonie. Les opinions exprimées sont souvent fondées sur les représentations d’une réalité, d’une expérience ou de ce qu’on a entendu dans les médias.

L’objectif de mon texte est simple : réfuter ou nuancer quelques idées souvent véhiculées en me basant sur les travaux d’experts dans le domaine. J’aborderai ici les trois mythes que j’ai entendus ou lus le plus souvent depuis 1987, année qui marque mes débuts en enseignement du français : les jeunes écrivent moins bien qu’avant; apprendre à écrire est facile, rapide et naturel et; pour aider les jeunes à améliorer leur langue écrite, il faut leur dire qu’ils sont faibles.

Mythe numéro un : les jeunes écrivent moins bien qu’avant

Quand j’avais 20 ans, je me souviens que les « vieux » de 50 ans disaient de ma génération qu’elle ne savait plus comment écrire. Maintenant que j’ai rejoint cette catégorie d’âge, ce sont les représentants de ma génération qui disent que les jeunes ne savent plus écrire. Or, à ma connaissance, aucun résultat de recherche ne démontre clairement que la qualité du français s’est détériorée que ce soit en Acadie, au Québec ou dans le reste de la francophonie. Il ne s’agit que de représentations non fondées sur une enquête rigoureuse et impartiale mesurant la compétence à écrire dans son ensemble.

Curieusement, le premier relevé de cette prétendue décadence de la qualité du français écrit de nos jeunes « d’aujourd’hui » remonte au 19e siècle en France. Les universitaires sont particulièrement nombreux à se plaindre de la faible qualité de la langue écrite, comme Girardin Lille qui, en 1864, se demande ce que les jeunes apprennent à l’école : « Les copies fourmillaient encore de fautes de langage et d’orthographe; il semblerait que, dans nos lycées et collèges, on n’apprenne plus la langue française. » (Establet et Beaudelot, 1989, p.12)

Pourquoi donc les plus âgés, surtout celles et ceux qui sont « bons en français », s’insurgent-ils ainsi à chaque génération au sujet de la qualité de la langue des jeunes? Franchement, je ne sais pas. Je n’ai que deux hypothèses à ce sujet. Il se peut que ces anciens jeunes ne se soient pas rendu compte qu’il y avait plusieurs personnes de leur âge qui éprouvaient des difficultés en écriture autour d’eux. Autrement dit, ils ne représentent pas la norme de leur génération. Il est aussi possible qu’ils ne se soient pas rendu compte que la qualité de leur français a évolué depuis 30 ans.

Cela m’amène à mon deuxième mythe : apprendre l’écriture est facile, rapide et naturel

Il est clair qu’apprendre à écrire est loin d’être naturel; cet apprentissage, souvent difficile pour un grand nombre de personnes, peut durer toute une vie. Les résultats de recherche en psychologie cognitive ont mis au point un modèle qui montre clairement à quel point l’écriture est un processus complexe.

Écrire, cela consiste à planifier, rédiger et réviser tout en gardant en tête la syntaxe, l’orthographe, la grammaire, le vocabulaire et surtout la cohérence du texte afin que son message soit compris par son lecteur. Toutes ces opérations quasi simultanées se passent dans la mémoire de travail, qu’on appelle aussi la mémoire à court terme. La capacité de cette mémoire est limitée et le scripteur se retrouve donc rapidement en état de surcharge cognitive; son cerveau en a beaucoup à gérer à la fois.

Je viens de décrire ce qui se passe dans le cerveau d’une personne unilingue. Imaginez ce qui se passe dans celui d’une personne qui doit jongler avec la connaissance de deux langues. Cela peut à la fois faciliter le processus si le bilingue maitrise bien ses deux langues, mais cela peut aussi le rendre encore plus difficile à gérer.

Apprendre à écrire consiste donc à utiliser des stratégies de gestion efficace de ce processus complexe, à développer des automatismes en ce qui a trait à l’orthographe et à la grammaire et à acquérir un vocabulaire propre au langage écrit. Je le répète : cet apprentissage peut durer longtemps et il est normal que les jeunes qui entrent au collège ou à l’université n’aient pas entièrement maitrisé cette compétence complexe. C’est la raison pour laquelle la plupart des institutions postsecondaires prennent des mesures concrètes pour que les jeunes puissent continuer cet apprentissage. Aux trois campus de l’Université de Moncton, il y a, entre autres, des Centres d’aide en français, des tuteurs et des mentors pour permettre aux jeunes d’améliorer leur langue écrite.

Ce qui m’amène au troisième mythe : pour aider les jeunes à améliorer leur langue écrite, il faut leur dire qu’ils sont faibles

Il est reconnu que l’anxiété joue un rôle négatif dans l’apprentissage. En effet, cette anxiété prend de l’espace dans la mémoire de travail qui devient encore plus surchargée. Se faire dire qu’on écrit mal génère souvent cette anxiété. Ce genre de dénigrement est très néfaste pour les apprentis scripteurs surtout quand on cible une population en particulier, les Acadiens par exemple, selon la théorie de la menace du stéréotype.

La menace du stéréotype est une théorie qui explique que certaines personnes appartenant à une catégorie sociale entachée de stéréotypes (les femmes ne sont pas bonnes en mathématiques, par exemple) réussissent moins bien lors d’une épreuve mesurant cette habileté. Selon cette théorie, qui a été vérifiée auprès de divers groupes sociaux dans différents contextes, le seul fait de rappeler la catégorie sociale à laquelle elles appartiennent empêcherait certaines femmes de réussir aussi bien qu’elles le pourraient en mathématique.

Josée LeBlanc et Ann M. Beaton ont mené une expérience afin de vérifier les effets du rappel de la catégorie sociale Femme ou Acadienne avant une épreuve mesurant les connaissances en français de 43 jeunes femmes d’origine acadienne. Ces jeunes femmes, de compétences équivalentes en français au départ, ont été réparties en trois groupes et elles ont répondu au même questionnaire. Or, le groupe où l’on posait des questions pour évoquer la catégorie sociale acadienne avant l’épreuve (Es-tu d’origine acadienne? Québécoise? Autre? As-tu fêté le 15 aout? etc.) a significativement moins bien réussi l’épreuve que le groupe témoin ou le groupe où l’on évoquait la catégorie Femme.

Les résultats de cette étude confirment ce que les nombreux travaux d’Annette Boudreau et de Lise Dubois ont documenté : les jeunes Acadiens vivant dans les régions où le français est minoritaire ont tendance à se dévaloriser lorsqu’ils ont à évaluer leurs pratiques linguistiques, et ce, peu importe leur compétence. Est-ce que les discours médiatiques négatifs récurrents depuis plusieurs années contribuent à accentuer ce sentiment d’insécurité linguistique chez la population acadienne en général et les jeunes en particulier? Je n’ai pas de réponse précise à cette question importante.

Mon objectif était simplement de réfuter des idées qui circulent depuis longtemps au sujet de la qualité de la langue et de faire réfléchir les individus bien intentionnés qui s’estiment bien placés pour parler de la langue française parce qu’ils la maitrisent relativement bien. Ces personnes ont le droit légitime, comme locuteurs francophones amoureux de la langue, de discuter de cette langue qui est la leur. Toutefois, là où l’on fait parfois erreur, c’est que la maitrise de la langue n’amène pas la connaissance des processus affectifs, cognitifs et sociaux qui régissent l’apprentissage de cette langue. Ces processus deviennent encore plus complexes en contexte bilingue pour la population minoritaire. Je crains que si l’on continue la propagation des trois mythes mentionnés ci-haut, on pousse les jeunes francophones vers l’assimilation, comme cela s’est produit déjà chez plusieurs qui ont fui vers les écoles ou les universités anglophones.

Maintenant que l’on sait que les jeunes écrivent probablement aussi bien (ou aussi mal?) que les générations précédentes, que l’apprentissage de l’écriture est un processus complexe et qu’il est contreproductif de dire aux apprentis scripteurs qu’ils sont faibles, je propose de rechercher des solutions qui ne seront pas toujours faciles à identifier et qui exigeront des efforts soutenus. En effet, l’apprentissage de la langue écrite doit d’abord passer par l’acquisition d’une langue orale qui débute au berceau. Il nécessite ensuite que l’enfant développe le gout de la lecture, découvre le plaisir de l’écriture, etc.

Dans un prochain article, je discuterai d’autres mythes dans l’apprentissage de l’écriture et je proposerai des pistes de solutions concrètes pour motiver les élèves de tout âge à faire évoluer cette langue.
Sylvie Blain, Ph.D. en didactique du français, spécialisation en apprentissage de l’écriture
Professeure à la Faculté des sciences de l’éducation de l’Université de Moncton, NB, Canada

Références:
Boudreau, A. (1991). Les rapports que de jeunes Acadiens et Acadiennes entretiennent avec leur langue et avec la langue. Égalité, 30, 17-37.
Boudreau, A. et Dubois, L. (1991). L’insécurité linguistique comme entrave à l’apprentissage du français. Revue de l’Association canadienne de linguistique appliquée, 13(2), 37-50.
Boudreau, A. et Dubois, L. (1992). Insécurité linguistique et diglossie : étude comparative de deux régions de l’Acadie du Nouveau-Brunswick. Revue de l’Université de Moncton, 25(1/2), 3-22.
Boudreau, A. et Dubois, L. (2001). Langues minoritaires et espaces publics : le cas de l’Acadie du Nouveau-Brunswick. Estudios de Sociolinguistica, 2(1), 37-60.
Establet, R. et Baudelot, F. (1989). Le niveau monte : réfutation d’une vieille idée concernant la prétendue décadence de nos écoles. Édition du Seuil, p.12.
Flower, L. and Hayes, J.R. (1981). A Cognitive Process Theory of Writing. College Composition and Communication. 32 (4) : 365-387.
LeBlanc, J. et Beaton, A.M. (2011). Les facteurs qui influent sur le rendement à une tâche de français chez les femmes d’origine acadienne : évocation de catégories sociales et confiance dans son rendement. Éducation francophone en milieu minoritaire, 6(1), p. 1-15.