Pour motiver les élèves en classe de français… et dans toutes les matières!

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Il y a presque un an, j’avais écrit un billet au sujet des mythes et réalités de l’apprentissage du français écrit dans lequel j’annonçais que je proposerais des pistes de solutions concrètes pour motiver les élèves à apprendre le français dans un contexte anglodominant. La journée de réflexion sur l’enseignement au sud-est du Nouveau-Brunswick, organisée par le Centre de recherche en linguistique appliquée et par le District francophone Sud m’a donné le gout de reprendre la plume (le clavier) pour finalement remplir cette promesse. Cette journée fut riche de discussions alimentées par environ 80 personnes provenant de toutes les sphères de l’éducation : parents, élèves, enseignants du primaire, du secondaire, du collégial et de l’université, directions d’école, associations francophones, etc.

Ces discussions m’inspirent donc le thème de ce billet : la motivation à apprendre le français à l’école en milieu minoritaire. Cependant, les propos de cet article n’engagent que moi. Je ne prétends pas faire une synthèse de ce qui a été dit le 10 mai 2014 à ce sujet.

Une approche équilibrée

Un des rôles de l’école est de faire apprendre aux élèves le registre de langue valorisée socialement qu’on appelle de moins en moins le français correct (heureusement!), mais qu’on nomme aussi le français standard. À cette expression, je privilégie plutôt « français d’ouverture » qui permet d’être ouvert sur le monde et de s’adapter à différents contextes de communication, tel un caméléon linguistique.

Or, en milieu francophone minoritaire dans la région du sud-est du Nouveau-Brunswick, ce français d’ouverture est plus difficilement accessible puisqu’une grande partie des élèves grandissent dans une famille exogame où un parent parle français et l’autre parent parle anglais. Comme le parent anglophone est souvent unilingue et que le francophone est bilingue, la langue parlée à la maison sera habituellement l’anglais. D’autres élèves qui grandissent dans des familles francophones entendent et parlent le registre familier (c’est normal!), nommé le chiac qui comporte son lot de détracteurs. Le reste de la société est à l’image de la famille puisque la grande majorité des activités s’y déroulent dans la langue de Shakespeare et qu’il faut souvent se battre pour obtenir du service en français. Les élèves, particulièrement ceux du secondaire, valorisent la langue de la majorité (c’est right cool!) au détriment de leur langue maternelle. De plus, plusieurs n’aiment par leur cours de français qu’ils trouvent difficile quand ils le comparent à leur cours d’anglais langue seconde. Plusieurs jeunes du secondaire ne parlent qu’en anglais dans la cour ou les corridors de l’école à Moncton ce qui diminue encore leur accès au français. En outre, ils valorisent aussi le chiac qui fait partie de leur identité.

C’est dans ce contexte que les enseignantes et les enseignants du sud-est du Nouveau-Brunswick doivent faire en sorte que leurs élèves acquièrent un français d’ouverture, et ce, malgré le manque de modèles, le manque de motivation dans les cours de français et la force d’attraction de l’anglais. De plus, l’école doit tenir compte de l’insécurité linguistique que ressentent leurs élèves dans la recherche de solutions. En effet, bannir le chiac et corriger systématiquement toutes les fautes que ce soit à l’oral ou à l’écrit ne feraient qu’accentuer ce sentiment d’insécurité et cela pousserait plusieurs jeunes à s’inscrire à l’école de langue anglaise, ce qui arrive malheureusement trop souvent. D’un autre côté, ne pas réagir et confiner les élèves à leur langue familière dans le contexte scolaire n’est pas la solution non plus. Cela ne ferait qu’accentuer le sentiment d’insécurité linguistique si l’on ne leur permet pas d’accéder à un autre registre de langue, celui qui est socialement valorisé. Pour favoriser un rapport positif avec la langue, il faut plutôt opter pour une approche équilibrée entre l’enseignement du français d’ouverture et l’acceptation du français familier.

Des moyens concrets

Comme je l’ai brièvement présenté dans ce Prezi lors de cette journée de réflexion, je crois que globalement, pour réussir à motiver les jeunes à apprendre le français d’ouverture aux élèves qui grandissent dans un milieu anglodominant, il est souhaitable de :

Respecter la langue des jeunes tout en leur montrant un autre registre de langue :

  • Au lieu de corriger (Voici ce qu’on dit en bon français.), on montre une autre façon d’exprimer un régionalisme (Voici le mot qui sera compris par d’autres francophones.).
  • Au lieu de corriger les élèves quand ils sont en situation de communication informelle, simuler des contextes auxquels ils auront à faire face dans le milieu du travail.
  • Au lieu de bannir le chiac, on amène les jeunes à parler dans des contextes formels pour qu’ils voient la pertinence d’acquérir un français d’ouverture.
    • Par exemple, le projet des jeunes du nord-ouest du Nouveau-Brunswick initié par Roberto Gauvin est exemplaire. En effet, dans le wiki de collaboration Acadiepédia, les jeunes ont interviewé la ministre de l’Éducation, l’ancien gouverneur général, un écrivain, etc. Ces émissions de radio ont été mises en ligne sur le wiki.

Les laisse parler, lire et écrire souvent :

  • Au lieu des exposés oraux traditionnels, on varie les activités de communication orale par des débats, des pièces de théâtre, de l’improvisation ce qui permet aux jeunes de prendre la parole, trop souvent monopolisée par l’enseignante ou l’enseignant.
  • Au lieu d’imposer à toute la classe le même livre, on leur permet de lire des livres de leur choix. Même si idéalement, on privilégie les œuvres originales, la lecture d’un livre traduit de l’anglais est préférable à aucune lecture.
  • Au lieu d’écrire des rapports ou de répondre à un test de compréhension, on permet d’autres activités de retour sur la lecture : questionnement réciproque, création d’un organisateur graphique, présentation des personnages ou des lieux, théâtre du lecteur, etc.
  • Au lieu de corriger systématiquement tout ce qu’ils écrivent, on privilégie la publication de leurs écrits pour qu’ils comprennent l’importance de respecter la norme du français écrit.
  • Au lieu de faire des exercices d’orthographe grammaticale, on enseigne les règles de grammaire dans le contexte de leurs productions écrites et donc en lien direct avec leurs difficultés. On cible ainsi les exercices qui auront alors beaucoup plus de sens pour eux et ils risquent de faire les transferts vers d’autres matières.

Et les autres matières?

Ceci m’amène à souligner l’importance des enseignantes et des enseignants des autres disciplines scolaires. En effet, l’apprentissage du français d’ouverture chez nos jeunes relève aussi de leur responsabilité. Le français n’est pas une matière comme une autre puisqu’elle donne l’accès à tous les autres savoirs. Les faire parler, lire et écrire souvent s’applique donc également aux classes de mathématiques, d’histoire, de géographie, de sciences, etc. La prise en compte de l’insécurité linguistique des élèves est aussi essentielle et les enseignantes et enseignants des autres matières doivent aussi être sensibilisés à ce phénomène.

En fait, l’insécurité linguistique touche également certains intervenants dans le milieu scolaire qui sont jugés beaucoup plus sévèrement que n’importe quelle autre profession s’ils font des erreurs de grammaire ou d’orthographe. L’école se retrouve donc entre l’arbre et l’écorce sur le plan affectif et sur le plan des valeurs pédagogiques. Elle est coincée entre la prise en compte de la langue familière des élèves et la nécessité de les amener vers un français d’ouverture. Il n’est pas facile de prendre des décisions dans un tel contexte, que l’on se souvienne de la controverse au sujet de la vidéo « Deux faces ».

Dans mon prochain billet, je discuterai justement de l’importance de mettre les jeunes en contact avec les arts et la culture francophones d’ici ou d’ailleurs et même de leur faire produire des œuvres pour les motiver à apprendre leur langue maternelle. L’amour de la langue passe par les arts et cela n’est pas différent pour les jeunes de l’Acadie.

Références :

Blain, S. et Lowe, A. (2009). Vécu autonomisant en apprentissage de l’oral en milieu minoritaire francophone. In La place des savoirs oraux dans le contexte scolaire d’aujourd’hui. R. Bergeron, G. Plessis-Bélair et L. Lafontaine (Eds). Presse de l’Université du Québec. 55-74.
Cavanagh, M. et Blain, S. (2009). Relever quatre défis de l’enseignement de l’écrit en milieu francophone minoritaire. Les Cahiers franco-canadiens de l’Ouest, 21(1 et 2), 32 pages
Cormier, M., Pruneau, D., Rivard, L. et Blain, S. (2004). Un modèle pédagogique pour améliorer l’apprentissage des sciences en milieu linguistique minoritaire. Francophonies d’Amérique, 18, 21-36.
Cormier, M. (2005). La pédagogie en milieu minoritaire : une recension des écrits. Fédération canadienne des enseignantes et des enseignants. Disponible en ligne : http://www.ctf-fce.ca/Research-Library/La-pedagogie-en-milieu-minoritaire-francophone-une-recension-des-ecrits.pdf
Viau, R. (2000). Des conditions à respecter pour susciter la motivation des élèves. Correspondance, 5(3), Disponible en ligne : http://correspo.ccdmd.qc.ca/Corr5-3/Viau.html